Entretien avec Jean-Pierre Han

O.M : Vous avez des activités très diverses. Vous êtes du côté de la théorie, de la transmission. On le voit notamment avec les ateliers de critiques dramatiques que vous organisez au Théâtre de l’Union à Paris. Vous participer à des conférences, vous êtes directeur-rédacteur en chef des revues (Frictions, théâtres-écritures, et des Lettres Françaises, vice-président de l’AICT (Association internationale de critique théâtrale). Vous faites des entretiens, vous êtes aussi critique dramatique, critique littéraire. Comment coordonnez-vous toutes ces activités ?

J-P. Han : Un employé dans d’un journal a des horaires fixes. Un journaliste indépendant, « en free-lance comme on dit en français », un pigiste n’est pas employé n’a pas de contrat, n’a pas de salaire fixe. Il doit contacter le journal pour se tenir au courant des demandes, il n’écrit pas d’article à l’avance. Être un journaliste pigiste n’implique pas qu’il ne puisse pas y avoir de collaboration régulière, mais cela n’est pas garanti par un contrat. L’avantage des journalistes dans un journal, c’est qu’ils ont un salaire assuré, mais l’attribution d’une rubrique n’est pas stipulée dans le contrat, donc il y a toujours le risque de se voir attribuer une rubrique qui ne nous intéresse pas du tout. Une de mes anciennes élèves était en critique dramatique, a été chargé de la rubrique de sport. Les pigistes sont plus libres, mais ne sont payés qu’à l’article ou au feuillet. Il est possible d’être journaliste dans un journal et d’être pigiste, mais le plus souvent, les contrats stipulent l’exclusivité du journaliste. On voit que les journaux engagent de moins en moins de pigistes et préfèrent surcharger quelques pigistes dont ils disposent déjà. Il y a aussi de moins en moins de place pour les articles critiques, on préfère les « avant-papiers », des articles descriptifs qui ne peuvent pas être négatifs ou des interviews.

 

O.M : Quel est le lien entre les journalistes tournés vers la critique dramatique et les théâtres ?

J-P. Han : Le journaliste s’occupe uniquement de faire une présentation de spectacles au début de la saison. Souvent, ils embauchent des critiques dramatiques alors les lecteurs s’attendent à ce que ça soit un article critique mais pas du tout. Les journalistes acceptent souvent parce que c’est bien rémunéré, Souvent on écrit sur un spectacle qu’on a pas vu, la distribution n’est pas encore arrêtée, où le metteur en scène ne sait pas encore bien comment il va monter la pièce. « C’est un bel exercice littéraire ».

 

O.M : Vous dirigez la revue Frictions, théâtres-écritures, qui paraît 4 fois par an ce qui vous permet d’écrire des articles beaucoup plus travaillés que ceux qui paraissent dans les journaux. Compte-tenu du laps de temps qui peut s’écouler entre la représentation théâtrale et la rédaction et la parution de la critique, à qui s’adresse la critique dramatique ?

J-P. Han : Le temps de la rédaction des articles dépend des journaux. La revue par exemple prépare ses articles pendant plusieurs mois mais tous les journalistes écrivent à la dernière minute ! Dans la revue Frictions, théâtres-écritures, ce ne sont pas des journalistes qui publient, ce sont souvent des auteurs, des créateurs. Ce ne sont pas des articles journalistiques, ils sont plus longs, plus théoriques, le but étant de s’ouvrir aux domaines de la création littéraire et ce sont des bénévoles. Je publie moi-même des textes de création. Dans le journal Les Lettres Françaises, c’est majoritairement des journalistes qui publient. Il y a quelques années, c’était un journal papier, mais aujourd’hui on peut le trouver sous format numérique. L’écriture dépend du support sur lequel on écrit. Il y a la critique journalistique et la critique savante,

universitaire qui est publiée dans les revues où le lectorat est constitué d’intellos. A une époque, j’ai écrit dans Le monde de l’éducation, le lectorat est principalement constitué de professeurs ou de gens qui s’intéressent à l’éducation, je savais que je n’allais pas leur expliquer qui était Racine.

 

 

O.M : Vous n’hésitez pas à énoncer clairement votre jugement qu’il soit positif ou négatif. (Rire de l’interviewé). Pensez-vous qu’il a un impact sur les lecteurs, sur les artistes, sur les mises en scène ?

J-P Han : Cette liberté dépend du milieu théâtral, cela dépend s’il l’on est complètement étranger ou si on connait des metteurs en scène, des créateurs. Dans la revue Frictions, ce n’est pas très intéressant de mettre des critiques dramatiques parce que la revue est publiée quatre fois par an mais on peut trouver des critiques dramatiques sur le site de Frictions.

 

O.M : Sur le site de la revue Frictions, on peut lire que celle-ci défend « une certaine idée du théâtre », en quoi se distingue-t-elle d’autres conceptions du théâtre ?
J-P Han : Je ne sais pas, la revue propose une réflexion sur le théâtre, c’est souple même s’il y a des partis pris assumés, ça peut toujours changer.

 

O.M : Quelle est la différence entre un critique dramatique et un spectateur non critique dramatique ? Est-ce que tout spectateur doit être critique ? quelles sont les qualités propres du critique dramatique ?
J-P Han : Non. (Rires) J’ai remarqué dans les cours que j’ai donné à la Sorbonne III dans des « ateliers regroupés » où tous les publics étaient confondus, le public était constitué de professeurs, d’animateurs culturel, qui aiment le théâtre et souhaitent approfondir leur connaissance, qu’ils ont la même capacité de saisir les moindres subtilités qu’un professionnel. Ce qui différencie un spectateur et un professionnel c’est l’élaboration d’un discours.

 

O.M : Comment avez-vous commencé ? Quel parcours avez-vous suivi ?
J-P Han : En France, il n’y a pas de formation qui porte sur la culture. C’est par les connaissances, les hasards des rencontres que tout se passe. J’ai suivis un cursus littéraire. On part d’ailleurs toujours d’une analyse littéraire pour faire une critique dramatique. J’ai aussi fait de la pratique théâtrale.

 

O.M : Aujourd’hui les écoles de journalisme sont à la mode, et donnent une certaine légitimité aux futurs journalistes. Que pensez-vous des écoles de journalisme ?
J-P Han : On apprend à être journaliste par soi-même mais je conseille quand même de faire une école. Souvent les journalistes indépendants n’ont pas de diplômes et ils doivent concilier la pige avec un autre métier. Souvent c’est par passion qu’ils font du Journalisme critique. « Quand réfléchir quand on est dentiste ? Il vaut mieux pas que ça soit avec les patients »

 

O.M : Pourquoi avoir choisi le métier de critique dramatique ?
J-P Han : J’ai rencontré un professeur en seconde et en terminale qui était aussi critique dramatique puis à l’institut d’étude théâtrale à Censier un autre professeur, Bernard Dort. Je faisais de la critique en étant étudiant, je tournais autour de l’écriture, du théâtre. Un ami m’a proposé d’écriture pour un journal.

Parmi les critiques, tout le monde se connaît. Dans la plupart des cas, rien transparaît dans les articles mais si on regarde bien, on trouve souvent un sous-texte où l’on s’inspire de certaines postures. Parfois c’est paradoxal, intéressant : en étant étudiant, je lisais beaucoup un critique dramatique que je n’aimais pas du tout, et je savais qu’à chaque fois qu’il descendait une pièce, qu’il fallait que j’aille la voir, je courrais au théâtre et elle me plaisait. Un discours, un dialogue s’instaure entre le critique dramatique et son lecteur qui au fur et à mesure de ses lectures, le connaît de mieux en mieux. D’ailleurs, tout à l’heure j’ai rendez-vous avec un ancien étudiant qui voudrait avoir mon avis sur une de ses mises en scène. Il m’est déjà arrivé d’avoir un auteur qui voulait me voir pour discuter d’un article où j’exprimais un avis négatif. Depuis nous sommes devenus très amis.

 

O.M : Est-ce que vous possédez la fameuse carte de journaliste ?

J-P Han : Oui, tous les journalistes ont la carte. Les pigistes ne l’ont pas. Il y a quelques années, on pouvait obtenir la carte en fonction de nos revenus, mais aujourd’hui, la barre des revenus, baisse de plus en plus, ils ont compris qu’on n’avait pas beaucoup d’argent. Je reçois des invitations des théâtres. Ce sont les attachés de presse qui s’occupent de contacter les critiques dramatiques. Ils ont tous une liste, plus ou moins la même. Les journalistes du Monde, de Libération, sont les premiers invités. Aujourd’hui de par mon grand âge j’ai beaucoup de demandes, je dois faire un choix. Je choisis de préférence les grandes institutions comme le théâtre de la ville, le théâtre de la Colline, au détriment du petit théâtre du Lucernaire. Les petits théâtres sont intéressés « ceux qui écrivent à la marge ». Les personnes qui sont des amateurs, ou un travail à côté, et font de la critique dramatique comme un loisir. Ces gens-là sollicitent les attachés de presse de chaque spectacle pour obtenir des places gratuites c’est la course aux théâtres, pour se faire inviter. Au cinéma c’est plus simple, la carte verte permet d’avoir une entrée gratuite dans toutes les salles.

Ondine Marin

Entretien mené dans le cadre d’un cours d’initiation aux métiers du journalisme en Licence 3 de Lettres Modernes à Paris IV en novembre 2016.

 

 

 

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